« 21 novembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16343, f. 175-176], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9189, page consultée le 26 janvier 2026.
21 novembre [1840], samedi soir, 5 h. ½
Je t’écris du coin de mon feu, mon adoré, la seule bonne place, après celle du
lit quand tu y es couché avec moi, qu’il y ait dans l’appartement de ce
temps-ci. Quel affreux temps, on croirait que la maison entière va se disperser
sous le vent et sous la pluie. J’espère, mon bien-aimé, que tu ne vaguesa pas dans les rues de ce
temps-là ? Non seulement tu te mouillerais mais il y 19 chances contre 20 pour
que tu reçoivesb une cheminée
ou une toiture sur la tête, ce qui ne serait en vérité pas bien gai ni pour toi
ni pour moi. Tâche un peu de te tenir coi ou de ne
sortir de ta hutte que pour venir dans la mienne après avoir pris toutes les
précautions contre les tuilesc et les tuyaux.
Jour Toto, j’étais bien gentille hier à la
même heure hein ? Oh ! si je vous avais tenu dans ce moment-là je crois que
vous auriez passé un mauvais quart d’heure mais si je vous tenais maintenant
vous en passeriez un très bon, ce qui prouve, comme vous le disiez ce matin,
que les jours se suiffent1 et ne se ressemblent pas. Avouez cependant que j’avais
mille fois raison hier et que vous étiez un bien grand scélérat de vouloir me
persuader que nous étions dans la canicule ? Au reste vous avez été pris dans
votre propre traquenard et vous avez eu un froid de chien toute la soirée,
c’est bien fait j’en suis contente et je voudrais que tous vos mensonges aient
le même résultat. Seriez-vous attrapé hein ? Baisez-moi, brigand, et ne vous
avisez pas d’aller faire le joli cœur ce soir chez aucune femelle si vous tenez
à vos yeux. Car je suis bien décidée à vous les arracher tous à la moindre
apparence d’infidélité. GARE à vous. En attendant je voudrais savoir quand vous
comptez me faire sortir. Il y a trois semaines plein que je n’ai pas mis le
pied dans la rue. Il serait bientôt temps cependant de me faire prendre l’air
si vous ne voulez pas que je crève du mal de tête. J’espère que vous n’aurez
pas le front d’aller au Théâtre-Français sans moi ? Ce serait très vilain et
très méchant si vous faisiez ça et je me fâcherais pour de bon, car vous n’avez
pas d’excuse honnête à me donner pour ne pas m’emmener avec vous dans cette
caverne. Baisez-moi Toto je vous aime de toute mon âme. Ne vous faites pas
écraserd et venez vite
auprès de moi. Je vous aime.
Juliette
1 Orthographe fantaisiste qui imite un accent germanique.
a « vague ».
b « reçoive ».
c « tuilles ».
d « écrasé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
